VIDEO. Emmanuel Todd, auteur du livre « Qui est Charlie », le 7 mai 2015.
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Mais quand finira le débat entre Manuel Valls et l’intellectuel Emmanuel Todd? Ce dernier a accusé le Premier ministre de «pétainisme» vendredi, tandis que le chef du gouvernement dénonçait une «haine de soi et de la France».
Le Premier ministre avait, dans une tribune publiée par Le Monde jeudi, dénoncé les «impostures» de l’historien dans son ouvrage Qui est Charlie? qui suscite une vive polémique. Manuel Valls reprenait ainsi le terme utilisé par l’intellectuel de gauche pour qualifier les manifestations géantes du 11 janvier, qu’il juge «xénophobes».
Emmanuel Todd a vivement réagi à cette tribune vendredi. Dans une France où «le taux de chômage est à 10%, où l’islamophobie se répand, l’antisémitisme se répand » (…), « l’optimisme de Manuel Valls est l’optimisme de la Révolution nationale et du maréchal Pétain», a-t-il dénoncé sur RMC-BFMTV, le jour du 70e anniversaire de la capitulation de l’Allemagne nazie.
«Ça aussi, c’est du pétainisme» fustige Todd
«Lui aussi accusait les Français résistants d’être des Français pas bien», a poursuivi Emmanuel Todd, en faisant référence aux discours du maréchal Pétain sur la «mauvaise France» pendant la période de l’occupation allemande.«Valls et Hollande hurlent les mots de liberté et d’égalité en faisant des politiques économiques radicalement inégalitaires, qui détruisent une partie de la société française, et des politiques concernant les libertés publiques qui sont potentiellement liberticides. En ce sens, ils sont les représentants de la « mauvaise France », ce sont des imposteurs», a fustigé Emmanuel Todd.
Il a également dénoncé les «interventions de l’exécutif français dans la vie intellectuelle du pays». «Ça aussi, c’est du pétainisme.» Le chef du gouvernement a répliqué vendredi que sa tribune était «une manière de répondre, pas seulement à (Emmanuel Todd), mais à tous ceux qui, au fond, ont une forme de haine de soi et de la France».
«Je suis très lucide sur les difficultés du pays, sur les défis que nous avons à relever (…), mais je sais que les atouts de notre pays sont suffisamment là pour, avec lucidité et volontarisme, préparer l’avenir», a poursuivi Manuel Valls sur RMC-BFMTV.
D’autres conflits de Valls avec de intellectuels
La tribune du Premier ministre a aussi été dénoncée par le vice-président du Front national, Florian Philippot, comme «ridicule, inconvenante et déplacée». Il a fustigé «une offensive générale contre la liberté d’expression».«La liste s’allonge des intellectuels attaqués frontalement par Manuel Valls, marquant une dérive très inquiétante du pouvoir, loin, très loin des valeurs de la République», a-t-il déclaré.
Le chef du gouvernement, qui s’est élevé dans sa tribune contre le pessimisme de certains intellectuels, avait déclaré en janvier, en référence au roman polémique Soumission de Michel Houellebecq: «La France, ça n’est pas Michel Houellebecq» et «ça n’est pas l’intolérance, la haine, la peur». En mars, il s’en était pris au philosophe Michel Onfray, accusé de «perdre les repères» et de préférer l’intellectuel de la Nouvelle droite, Alain de Benoist, à Bernard-Henri Lévy. Michel Onfray avait qualifié en retour le Premier ministre de «crétin».
Dans son dernier ouvrage, Qui est Charlie? (Seuil), Emmanuel Todd estime que les manifestations qui ont suivi les attentats à Paris commis par des jihadistes étaient en fait islamophobes et «égoïstes», sous l’influence de courants de pensée autrefois catholiques et devenus laïcs, irriguant le PS.
“Nous savons désormais, avec le recul du temps, que la France a vécu en janvier 2015 un accès d’hystérie.” Quatre mois après les manifestations du 11 janvier, qui ont réuni plus de quatre millions de Français, l’anthropologue et historien Emmanuel Todd livre sa vision de la “France de Charlie”. Dans Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, publié le 7 mai, il analyse les fondements de “l’hystérie collective” et du “flash totalitaire” qui ont caractérisé, selon lui, les rassemblements qui ont suivi les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher.
A l’aide de cartes et de statistiques, Emmanuel Todd décortique les origines sociales des manifestants, et tente de percer leurs motivations, une méthode déjà critiquée par le géographe Jacques Lévy ou le démographe François Héran dansLibération. Selon l’auteur, les manifestants, pris individuellement, « avaient de bonnes têtes, étaient sympas, ne disaient rien d’horrible », comme il l’explique au journal. Mais en défendant les caricatures de Mahomet, ils auraient fait preuve d’islamophobie et de repli sur soi.
Francetv info a lu le livre d’Emmanuel Todd et a retenu cinq citations qui permettent de comprendre, étape par étape, le cheminement de sa pensée.
La perte d’influence du catholicisme a laissé un grand vide
La citation : “Le basculement de la France dans l’incroyance généralisée (…) pose des problèmes d’équilibre psychologique et politique à la population.”
L’explication : La France de 2015 est « un pays de sceptiques ». Selon Emmanuel Todd, l’effondrement du catholicisme a provoqué une perte de sens en France. Pour expliquer ce phénomène, l’auteur remonte aux années 1960. A cette époque, la France vit une période de « déchristianisation » qui s’illustre en partie par une baisse de la fréquentation des églises et par l’augmentation du nombre d’enfants nés hors mariage. Pour l’auteur, la religion catholique servait d’unité et de socle de valeurs communes entre les Français. Sa disparition a provoqué un « vide existentiel » au sein de la population.
Ce vide doit être comblé par un bouc émissaire : l’islam
La citation : “L’athéisme est générateur d’angoisse, la population de l’Hexagone est en risque métaphysique et donc à la recherche d’un adversaire structurant, d’une cible : l’islam.”
L’explication : « Je suis Charlie » est-il islamophobe ? Pour Emmanuel Todd, les pancartes brandies le 11 janvier en faveur de la liberté d’expression ou contre l’intégrisme religieux masquent une autre motivation plus implicite : l’islamophobie.
En défendant le droit de caricaturer Mahomet, en demandant que l’Etat « sacralise une image de Mahomet en forme de bite » (selon Emmanuel Todd), les manifestants ont voulu écarter les musulmans de la République. Pour l’auteur, le rassemblement du 11 janvier n’est pas égalitaire ni universel, comme il le prétend, puisque demander le droit de blasphémer le « personnage emblématique » d’une« religion minoritaire et opprimée » est, pour l’auteur, un moyen d’affirmer « sa domination et son droit de cracher sur la religion des faibles. »
Cette islamophobie est portée par les relents des valeurs du catholicisme
La citation : “Ce qui a marché en tête des manifestations, ce n’était pas la vieille laïcité, mais une mutation des forces qui avaient autrefois soutenu l’Eglise catholique, c’est le catholicisme zombie.”
L’explication : Toute la France n’a pas manifesté le 11 janvier. Emmanuel Todd rappelle que « seuls » 4 millions de Français sur 65 millions sont descendus dans les rues après l’attentat meurtrier contre Charlie Hebdo. A l’aide de cartes répertoriant les régions les plus mobilisées lors des manifestations et de données socioprofessionnelles de l’Insee, le démographe détermine le profil type du manifestant : un cadre supérieur appartenant à la classe moyenne supérieure, un bourgeois « catholique zombie » de gauche.
Pour l’auteur, cette étrange expression de « catholicisme zombie » est l’empreinte des valeurs catholiques chez les individus, parmi lesquelles il mentionne la hiérarchie, l’obéissance et l’inégalité. A travers deux cartes, il montre que les régions les plus marquées par le catholicisme – la Bretagne, Rhône-Alpes, l’Ile-de-France – sont aussi les régions qui se sont le plus mobilisées le 11 janvier au nom de la laïcité et de la liberté d’expression.
Un paradoxe pour Emmanuel Todd, puisque ces mêmes régions, « catholiques zombies », sont celles qui ont été les plus réfractaires à la Révolution de 1789, qui ont le plus soutenu l’Eglise catholique, qui se sont opposées à la laïcité, qui ont été le plus anti-dreyfusardes à la fin du XIXe siècle.
Allié à l’islamophobie, cet héritage culturel forme donc une « néo-République », un mélange de laïcité et d’acceptation des inégalités prôné par une partie de la France, dont les manifestants faisaient partie, selon Emmanuel Todd.
Les « Charlie » favorisent aussi l’antisémitisme
La citation : “Il est clair qu’assassiner des enfants ou des hommes, simplement parce qu’ils sont juifs, est plus ignoble que de massacrer une rédaction engagée dans un combat. »
L’explication : Selon Emmanuel Todd, Charlie est donc athée (mais marqué par la culture catholique), islamophobe refoulé, artisan des inégalités. Pire, la manifestation aurait directement favorisé la montée de l’antisémitisme. Dans un entretien au journal Libération, le démographe justifie : « C’est logique, la montée d’une passion religieuse islamophobe (…) ne peut que raviver, inévitablement, toutes les passions religieuses et finalement cibler la religion des autres minorités, conduire donc à l’antisémitisme. C’est ce qui se passe. »
Même si Emmanuel Todd rappelle que les manifestants sont individuellement de « bons gars », le chercheur affirme qu’ils sont passés à côté des vrais enjeux des attentats contre Charlie Hebdo : « Les manifestants ne sont plus réunis pour dénoncer ce qu’il y avait de plus grave, l’antisémitisme [les attentats de l’Hyper Casher, les tueries perpétrées par Mohamed Merah] et le danger croissant auquel une religion minoritaire, le judaïsme, doit faire face, mais pour sacraliser la violence idéologique faite à une autre religion minoritaire : l’islam. » Pour l’auteur, Charlie a réussi « au terme d’une gigantesque partie de billard sociologique, à mettre en danger les Français juifs en menaçant les Français musulmans. »
Les manifestations ont fait le jeu du Front national
La citation : « Cette classe moyenne confite de bonne conscience qui a, par son égoïsme et son mépris, autorisé le pourrissement au bas de la société française et qui persiste, jour après jour, à condamner des catégories entières à la relégation sociale dans laquelle elles auront tout loisir de recuire leur frustration et leur rage. »
L’explication : Pour Emmanuel Todd, l’unification de « la France d’en haut » par l’exclusion d’une partie de la population (ouvriers, habitants des banlieues) lors des manifestations, l’immobilisme supposé face à l’antisémitisme et son « phobisme religieux » vis-à-vis de l’islam, ont accentué le pouvoir de l’extrême droite et « ouvert les vannes à une nouvelle poussée du FN. »
Au premier rang lors de la marche du 11 janvier, François Hollande est, pour Emmanuel Todd, l’emblème de cette « gauche catholique zombie » qui a renoncé à défendre les inégalités et qui favorise la montée du FN.
En rapprochant les origines sociales et géographiques du président – né à Rouen d’un médecin catholique d’extrême droite et fils d’une assistante sociale de gauche – et ses choix politiques (la monnaie unique, « l’acceptation » d’un taux de chômage à 10%…), Emmanuel Todd explique que François Hollande incarne une gauche « xénophobe objective », une gauche qui n’est pas consciente d’être xénophobe. Guidée par des valeurs autoritaires héritées du catholicisme, « hiérarchie, obéissance, matriarcat », cette gauche ferait ainsi le jeu du FN. Rappelons qu’Emmanuel Todd avait appelé à voter pour François Hollande en 2012.